Archives de catégorie : Archives et société

Archives-moi : un réseau social dédié à la diffusion des archives

DANIEL DUCHARME, chargé de cours

Simon Côté-Lapointe : Création inspirée du mouvement Dada créé à partir d’archives. Exemple d’un remix diffusé sur Archives-moi.

Archives-moi est une initiative de deux jeunes archivistes qui ont pris la décision de ne pas attendre après l’État pour s’occuper des documents patrimoniaux des citoyens. Certes, d’autres services d’archives, comme Archives Passe-Mémoire (APM), notamment, jouent aussi ce rôle en acquérant, traitant, conservant et diffusant les écrits personnels de citoyens qui ont traversé l’existence sans nécessairement occuper une position de prestige dans l’échiquier sociétal. Mais APN procède à l’ancienne en ne collectant que des écrits majoritairement – pour ne pas dire exclusivement – sous forme papier. Cela ne leur enlève rien, remarquez, car leurs archives sont anciennes aussi, et cela a l’avantage de leur permettre de les diffuser. Comme on sait, les écrits personnels regorgent de données à caractère personnel, justement… et, en tant qu’archivistes, il est de notre devoir de les protéger. Et je n’aborderai même pas la question du droit d’auteur qui complique davantage les choses…

Bref, APN joue un rôle essentiel dans la préservation de la mémoire intime de certains Québécois, mais Archives-moi adopte une autre approche, une approche davantage dans l’ère du temps, plus ludique, plus conviviale, moins axée sur la conservation, davantage sur la diffusion. Le projet consiste à élaborer une plateforme collaborative dédiée à la diffusion des archives, un lieu virtuel où tout un chacun pourra y déposer ses archives personnelles numériques et/ou numérisées. On aura compris que l’enjeu n’est pas la conservation du patrimoine (encore que…) mais plutôt sa diffusion à grande échelle sur les réseaux sociaux. D’ailleurs, Priscilla Boisvert et Michel Carrière, les instigateurs du projet, n’hésitent pas à parler de leur application comme d’un « futur réseau social des nostalgiques ».

Les deux jeunes archivistes (dont l’un d’entre eux a étudié à l’EBSI) sont à la recherche d’un financement participatif et, pour ce faire, ont lancé une campagne sur Kickstarter. Ils ont besoin d’un coup de pouce de la part de la communauté. C’est donc le moment ou jamais de démontrer votre intérêt pour les archives autrement que par de vaines paroles qui ne passeront pas à l’histoire… Allez leur donner un coup de pouce en participant au financement du projet ! Pour ce faire, suivez les liens ci-dessous:

Les agendas des ministres : la démocratie contre l’histoire

DANIEL DUCHARME, chargé de cours

Les partisans du big data me font sourire, parfois. Car ils s’imaginent œuvrer pour une plus grande démocratie dans la gestion des affaires de l’État. Au Québec, par exemple, vous trouverez un site Web consacré à la transparence des membres du Conseil des ministres. Depuis le 1er janvier 2015, un citoyen peut consulter à loisir l’emploi du temps de son ministre préféré. En novembre 2014, dans un article publié sur le site du journal Le Devoir, le ministre Jean-Marc Fournier, ministre responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes et de la Francophonie canadienne, estimait qu’il s’agissait d’une illustration concrète du souci de transparence des élus.

Que faut-il penser, d’un point de vue archivistique [*], de cette « avancée » de la démocratie parlementaire ? Lors du 7e Symposium du Groupe interdisciplinaire de recherche sur les archives (GIRA), dans une conférence prononcée par Alain Savoie, président de la société Irosoft, celui-ci se demandait s’il fallait tout publier, tout diffuser. En traitant de la question des données [*] ouvertes (Open Data), il a justement pris en exemple les agendas… Il a alors souligné – avec justesse, je crois – que le fait de mettre en ligne des agendas allait amoindrir leur valeur probante [*]. En effet, que pensez-vous qu’un ministre va inscrire dans son agenda s’il est disponible en ligne? Il ne mettra sur le Web que ses rendez-vous officiels et en taira plusieurs autres, ce qui me semble assez normal compte tenu de son degré d’exposition. Surtout, il ne mettra aucun nom, aucune adresse, aucun renseignement susceptible de contrevenir à la législation sur la protection des données à caractère personnel. Et que va-t-il résulter de tout ça ? Un agenda réduit à sa plus simple expression. Un document pauvre en information.  Bref, sous prétexte de contribuer à la démocratie, on vide les agendas de leur substance, de leur contenu informationnel et, surtout, on atténue grandement leur qualité de source pour l’histoire.

Les documents d’archives constituent des matériaux pour les chercheurs, historiens ou pas. Ils permettent de témoigner des faits et gestes des personnes et des organisations à travers le temps. Certes, les mettre à la disposition immédiate du public peut constituer un bienfait pour la démocratie, mais, comme toute médaille à son revers, cela atténue grandement leur valeur d’information et de témoignage [*]. Résultat: demain, nos enfants et leurs enfants ne sauraient plus rien.

[*] Les définitions suivantes sont tirées de la Terminologie de base en archivistique de l’EBSI (2015):

  • Archivistique: La discipline qui recouvre les principes et les méthodes régissant la création, le traitement, la conservation et l’utilisation des archives. (Couture, Ducharme et Rousseau, 1988, p. 56).
  • Donnée:  La donnée peut être définie comme la plus petite représentation conventionnelle  et fondamentale d’une information (fait, notion, objet, nom propre, chiffre, statistique, etc.) sous une forme analogique ou digitale permettant d’en effectuer le traitement manuel ou automatique (informatique).  (Rousseau et Couture, 1994, p.123)
  • Valeur de témoignage: Permet de saisir la capacité des documents de renseigner sur son producteur. Dans le cas d’un organisme, les archives doivent témoigner de son organisation, de ses activités, de son fonctionnement, de ses réalisations et de son évolution. Dans le cas d’un individu, les documents témoignent de sa vie personnelle et professionnelle, de ses réalisations et de son évolution. » (Charbonneau et Robert, 2001, p. 255)
  • Valeur probante: Qualité des documents d’archives qui leur permette de servir de preuve.  (DAF, 2007, p. 35)

Les archives et la société : c’est votre affaire !

FRANÇOIS CARTIER, chargé de cours

Depuis l’été 2013, j’ai le privilège d’enseigner Archives et société (ARV1060), un des nouveaux cours optionnels du certificat en archivistique. C’est un cours qui, comme son nom l’indique, « vise à rendre l’étudiant(e) apte à comprendre et décrire le rôle joué par les archives et les archivistes dans la société actuelle ». En effet, pourquoi étudier l’évaluation, la classification ou la description sans prendre la pleine mesure de l’influence qu’ont joué les archives dans le monde qui nous entoure ? Ceci est d’autant plus vrai dans notre société post-moderne où le numérique rend l’information plus fluide et plus disponible.

Pour parler de cette influence au passé, je pourrais retourner à l’époque des 14,000 tablettes d’argile des salles d’archives d’Ebla (en Syrie actuelle) ou bien à celle des Tabulariums romains. Les Égyptiens avaient leurs scribes et vizirs, les Grecs leurs mnémons et les Chinois leurs zhoulis. Même à l’époque du Premier Empire français, Napoléon disait « qu’un bon archiviste est plus utile pour un gouvernement qu’un bon général d’armée » !

Il n’est pas nécessaire de porter notre regard si loin en arrière. Il suffit de s’attarder à la Seconde Guerre mondiale où des saisies et des destructions de documents se sont faites sur une échelle sans précédent. De l’été 1940, alors que les Allemands envahissent la France, jusqu’à la période suivant le débarquement de Normandie (été 1944), plus de 20 millions de documents et d’ouvrages imprimés sont soit détruits, soit confisqués par les forces nazies. Lorsque Karl Epting, l’adjoint d’Otto Abetz (l’ambassadeur allemand auprès du gouvernement de Vichy), affirme à l’automne 1940 à ses interlocuteurs du Quai d’Orsay que les archives pouvaient être des armes « aussi terribles qu’un obus », il se fait sans doute l’interprète d’une conviction partagée qui, jusqu’en1944, pousse les dirigeants allemands à mobiliser trains et camions pour transporter une partie de ces saisies vers Berlin (1). L’influence que l’on donne à ces documents est telle que les Soviétiques, qui saisissent aussi leur lot d’archives pendant la guerre, attendent jusque dans les années 1990 pour les restituer au complet à la France !

Rapprochons-nous encore de notre époque : le journaliste Robin Philpot prétend que des caisses de documents sont sciemment déchiquetées dans les bureaux de Power Corporation pour éliminer toute trace de dépenses illégales faites par le camp du « Non » lors du référendum sur l’indépendance du Québec de 1995 (2).

En fait, il suffit de s’arrêter à l’actualité quotidienne pour constater comment les archives nous entourent et influencent le discours social. L’automne 2016 est marqué, entre autres, par la campagne présidentielle américaine. Un enregistrement de propos disgracieux datant de 2005 vient ternir la réputation (déjà peu enviable) du candidat républicain Donald Trump. Quant à Hilary Clinton, des extraits de discours tenus devant les représentants de grandes banques en 2013 et 2014 (obtenus grâce à Wikileaks) laissent voir une candidate démocrate beaucoup plus près des « élites » financières de Wall Street, ceux-là mêmes qui furent à l’origine de la crise financière de 2008. Ces révélations, on s’en doute, sont largement exploitées par chaque candidat contre son adversaire.

Que dire, donc, de la place des archives dans notre société ? Randall C. Jameson le résume bien alors qu’il mentionne que « les institutions sociales, incluant le gouvernement et les lois, commerce et l’administration, les sciences, la religion, l’éducation et les arts, dépendent du « pouvoir stabilisateur des archives » pour atteindre leurs objectifs. La culture humaine dépend de notre habileté d’établir des ressources d’information qui sont durables, constantes et récurrente » (3).

C’est ce « pouvoir stabilisateur » dont nous, archivistes, sommes responsables. L’histoire nous montre comment les sociétés ont déployé de grands efforts pour en assurer la continuité, ou dans le cas de maltraitances, d’en prendre le contrôle.

Que vous soyez à l’œuvre dans un service d’archives ou en voie d’obtenir un diplôme en archivistique, si vous doutez encore de votre pertinence, dites-vous que c’est en conservant des traces de l’activité des hommes et des femmes que vous établissez votre importance pour la société. Et à ce titre, votre influence sur la société est assurée, peu importe si l’information est saisie sur du vieux parchemin ou sur un disque dur d’ordinateur !

SOURCES

(1) Sophie Coeuré. La mémoire spoliée : les archives des Français, butin de guerre nazi puis soviétique, de 1940 à nos jours. Paris : Payot, 2007.

(2) Robin Philpot. Le référendum volé. Montréal : Les Intouchables, 2005.

(3) Randall C. Jimerson. Archives Power. Memory, Accountability and Social Justice. Chicago : Society of American Archivists, 2009.01